Le lettrisme

En août 1945, le Roumain Isodore Isou arriva à Paris. Son mouvement artistique et politique, incluant toutes les formes d’art ainsi que la philosophie, l’économie, les sciences, etc., prônait la destruction pour un retour à une dimension élémentaire. Isou tenta de trouver des moyens d’expression nouveaux pour chaque discipline et ses idées tant esthétiques que politiques furent rapidement adoptées par la jeunesse de Saint-Germain-des-Prés, devenu ainsi le fief de la « contre-culture ». Le cinéma s’était peu à peu organisé autour des années 40 (création de l’Institut Des Hautes Etudes Cinématographiques, du Centre National de la Cinématographie, et de la Cinémathèque française) et Isou estima qu’il avait atteint un tel degré d’institutionnalisation qu’il ne pouvait plus être créatif. Deux films sont à l’origine du cinéma lettriste: Le Traité de Bave et d’Eternité d’Isou en 1951 et Le Film est déjà commencé ? de Maurice Lemaître en 1952.
Isou, dans son premier et unique film, introduisit les concepts nouveaux de cinéma ciselant et de cinéma discrépant. L’image était ciselée par une intervention directe sur la pellicule à l’aide d’objets pointus ou de produits chimiques, créant un film par-dessus les images déjà existantes. D’autre part, le son, libéré de sa dépendance à l’image, avait désormais son sens propre. Dans Le Traité de Bave et d’Eternité, on voit Isou marcher dans les rues de Paris tandis que Daniel, son porte-parole, proclame ce que devrait être le cinéma. Peu de temps après, Maurice Lemaître, dans Le Film est déjà commencé ?, reprit les principes établis par Isou mais il les radicalisa et les enrichit d’éléments nouveaux. Son film ne se compose que d’images récupérées dans les chutes des laboratoires ou salles de montage, il introduisit des textes à l’écran, et joua sur la surcharge, à la fois au niveau des images et des sons qu’il superposa.

Puis il créa la notion de syncinéma : la bande-son du film s’adressait pour la première fois aux spectateurs et les invitait à intervenir pendant la projection. On fit entrer des acteurs dans les salles de cinéma, provoquant le public en répondant aux attaques du film.
  Puis en 1956 Isou établit les principes d’un art imaginaire qu’il appela « infinitésimal »: plus aucun film n’était projeté. Dans Les Preuves par exemple, création de Sabatier en 1966, une boîte de pellicule était présentée au public qui devait en imaginer le contenu. Cela aboutit en 1960 au « supertemporel », libéré du temps : l’œuvre devait être en perpétuelle évolution, tout le monde pouvant agir sur elle et la modifier.
Les lettristes firent de nombreux scandales et leurs films ne furent représentés que peu de fois ; mais par toutes leurs remises en cause et leurs attaques, ils ont permis d’appréhender de façon totalement neuve le cinéma, qu’ils se sont approprié pour le détruire.
La Nouvelle Vague enterra momentanément le cinéma lettriste, proposant un nouveau cinéma d’auteur et reconstruisant sur des bases neuves, avec de plus grands moyens de diffusion et soutenue par les Cahiers du Cinéma. Puis au début des années 80 le lettrisme sembla revalorisé (rétrospective des films de Lemaître au Musée d’Art Moderne de Paris, projets de films d’Isou, notion de brisure chez Frédérique Devaux et Michel Amarger). De 1990 à 1997 Maurice Lemaître rassembla autour de lui de jeunes révolutionnaires qui organisèrent des séances lettristes dans des galeries ou même à la Cinémathèque française. Il reste omniprésent dans les milieux du cinéma expérimental.